Tout sur Tout

Plongée dans l’abîme

Mais qui peut croire que « marcher dedans, ça porte bonheur » ? Sûrement pas moi. Alors je fis bien attention où je posais les pieds… Surtout que Tonio, le moniteur de plongée, prit la précaution de nous avertir, par deux fois. D’abord dans son brief au « Madadive Club », presque les yeux dans les yeux : « Le bateau est à 200 m d’ici et vous ferez bien gaffe sur la plage au niveau des cabanes des pêcheurs. Ils n’ont pas de toilettes, alors le terrain est miné… ». Puis en chemin, à la cantonade : « Attention où vous mettez les pieds ! La zone dangereuse, c’est bientôt… ».

Pourtant le paysage ressemblait à un vrai « fond d’écran HD », que certains s’obstinent encore à appeler « décors de carte postale ». La brochure de l’agence touristique vendait quant à elle un « décor sublimissime et immaculé », décrivant même cette plage de Madagascar comme « une langue de sable chaud caressant un écran de verdure parsemé de cabanes de pêcheurs bercée par les vents d’orient ». Tout un programme. Oubliant juste de préciser que pour apprécier leur langue de sable à marée basse, il ne fallait surtout pas être pieds nus. Alors moi, je gardai les yeux rivés au sol. Et à voir l’état de la plage, je me dis intérieurement que les pêcheurs devaient plutôt avoir des familles nombreuses, ou quelque chose dans ce goût-là. Quand soudain, Mylène interrompit le fil de mes pensées, et formula la même idée à sa façon, d’une voix claire et aiguë : « Ah ben putain, ils ne crèvent sûrement pas de faim ici ! ». Mylène n’aurait sans doute pas pu écrire pour les catalogues des agences. Sa copine non plus, d’ailleurs : « Et ils pètent la santé, bordel, ils n’ont pas la diarrhée ! ». J’eus juste le temps de voir Tonio froncer les sourcils, avant de replonger mon radar au niveau du sol. Je ne connaissais pas encore mes partenaires de plongée, rencontrés le matin même, mais je sentis déjà que la journée serait placée sous le signe de la « vraie rencontre sincère entre voyageurs authentiques », annoncé dans la brochure. Il me sembla d’emblée évident que le terme « authentique », si galvaudé, était parfaitement adapté pour qualifier cette Mylène que je découvrais à peine.

Le petit groupe avançait doucement vers le bateau, en slalomant entre les écueils. Chacun portait sa bouteille en acier, ses palmes, sa ceinture de plombs, et le reste. Sauf Mylène. Je ne sais pas comment elle s’était débrouillée, mais Tonio avait deux bouteilles sur les épaules. J’imagine que les chairs molles et lascives de cette rousse pulpeuse dynamisèrent suffisamment notre moniteur, pour qu’il porte ainsi deux fois 15 kilos sans penser aux courbatures du lendemain. Et deux paires de palmes assez encombrantes aussi. Tandis qu’elle, pas gênée, prenait des photos avec son iPhone, mitraillait à tout-va en se mettant systématiquement dans le champ, son appareil à bout de bras. Vu le décor, elle pouvait remplir des gigas. Tout était prenable, et elle prenait tout, un peu à la manière d’une Google-car. En fait, Mylène ne prenait pas des photos, elle remplissait un disque dur. Le filet tendu entre les cocotiers, un autre complètement emmêlé en boule au pied du tronc, les cabanes silencieuses, les deux cerfs-volants accrochés au sommet du tamarinier, la pirogue en construction… Tout… Même les mines aux formes torturées sur la plage. « Mais pourquoi ils font ça ici, c’est crade… ». Clic-clac.

Puis elle s’immortalisa le portrait devant chacune des trois pirogues posées là en travers de notre chemin. Comme elle voulait sans doute nous prouver qu’elle savait lire, elle énonça le nom des bateaux en même temps : « Et une pour Le Bon Messager », clic-clac. « Et une autre pour Mon ami », clic-clac. « Et une pour Le Bon Héritage », clic-clac. Mylène commentait tout. Et puis sans transition, elle se mit à nous filmer avec son 4S protégé par un étui en latex. Les yeux rivés sur son écran. « Comment tu t’appelles ? T’es dans quel hôtel ? Tu vis dans quel bled ? C’est quoi ton métier ? ». Et blablabla et blablabla… Elle passait de l’un à l’autre, et je dus me plier à l’exercice, pour ne pas casser l’ambiance « d’un petit groupe à taille humaine, composé de 6 plongeurs maximum, soudé par l’aventure grand format ». Ainsi, je pris la pose : « Je m’appelle Éric, je suis au Lemur Hôtel et… ». Tranquille, elle nous concoctait sa vidéo vacance en mp4, pendant que nous nous sacrifiions pour gérer l’intendance.

Arrivés sur le bateau, on entendait qu’elle. Princesse Mylène focalisait l’attention. Elle voulut d’abord s’installer à l’avant « pour bien voir la vue », puis réclama de l’eau parce qu’elle avait soif, puis demanda à sa copine qui la suivait partout comme une ombre, de l’enduire de crème solaire « certifiée sans aluminium ». Et l’esclave obtempéra immédiatement. Ce duo en train de se frotter suggéra quelque chose de puissamment sexuel à la proue du bateau. Les trois autres plongeurs, tous de sexe mâle, assis maintenant derrière elles, pensèrent sans doute à la même chose que Tonio. Eux aussi auraient porté la bouteille de 15 kilos d’air comprimé sans rechigner, si Mylène leur avait demandé. Et puis la rousse parla soudainement un peu moins fort quand son iPhone se mit à sonner : « Allo, Mamour… ». Les cabanes des pêcheurs n’avaient pas l’électricité, mais il y avait donc un réseau téléphonique dans cet « Eden idyllique, vestige du paradis perdu d’une civilisation fantôme ». C’est mon voisin qui réagit le premier : « Mais ça passe, c’est pas croyable ! », exprès bien fort, en direction de Mylène, imperturbable. « C’est à cause de l’hôtel dans la baie un peu plus loin, il y a un relais sur la colline qui arrose jusqu’ici », répliqua Tonio, presque gêné, en décrochant le bateau du ponton.
Et donc Mylène, avec ses gros seins, pouvait parler à Mamour, pendant que sa copine la badigeonnait lascivement d’onguent bio. « Mais sur ton bateau, c’est pas comme dans les TGV ? », lança le plus chauve d’entre nous, toujours en direction de Mylène, toujours imperturbable. Tonio, sentant la fronde monter, ne souriait plus. Il commençait peut-être même à regretter de s’être trimballé naïvement deux équipements en plein cagnard pendant que sa cliente jouait la reporter façon M6. On pouvait aussi imaginer que le mot « Mamour » l’avait légèrement désillusionné, et qu’il envisageait maintenant moins probable de dégrafer avec ses dents le string vert fluo de l’aguicheuse rousse sur laquelle il avait posé une option. Mystère. En tout cas, sa soudaine frustration libidinale ne l’empêcha pas de lancer notre bateau en direction du large pour rallier le site de plongée annoncé dans la brochure comme un « véritable joyau subaquatique, témoin du foisonnement de vie que recèlent les côtes malgaches ensorceleuses ».

Sur le trajet, avec de la chance, on pouvait voir des baleines, même si la saison était déjà bien avancée. Depuis des siècles, les femelles venaient mettre bas dans ce coin chaud de l’Océan Indien, avant de repartir vers le pôle. Alors je scrutais. Évidemment, le bonheur aurait été de nous approcher d’une mère avec son baleineau. Mais pour ça, le catalogue ne garantissait rien « Les plus chanceux d’entre vous pourront peut-être s’émerveiller devant le spectacle béatifique du plus grand mammifère allaitant un bébé qui grossit de 60 kilos par jour ». Pas dupe mais pas résigné, j’essayai d’apercevoir le nuage d’eau que ces monstres provoquent en venant respirer à la surface. Mais pas de mégaptère à l’horizon. Et plus de réseau non plus, alors nous recommençâmes à subir Mylène. Elle, elle voulait voir des requins. « Je boufferais bien du squale ce matin. J’espère qu’il y en a par ici et qu’ils seront plus grands qu’en Égypte. Vous voulez voir les photos sur mon phone ? ». Non merci miss phone.

On avait beau voguer à pleine allure sur l’océan, il flottait par moment dans l’air une drôle d’odeur qui n’avait rien de marin. J’essayais d’identifier la source quand l’amie idéale de Mylène mit fin à mes supputations. « Oh regarde, t’as marché dedans ! Ça porte bonheur ! ». Mylène regarda ses chaussures : « Oh non… Pourquoi ça tombe sur moi ! ». « Erreur Mylène, ça n’est pas tombé sur toi, c’est toi qui a marché dessus », pensai-je dans mon coin. Et j’aurais pu même ajouter, si je m’étais écouté : « Sur la plage, si tu n’avais pas fait fi des recommandations, tu n’aurais pas maintenant de grosses traces de bonheur collées à ta paire d’affreuses Crocs® jaunes ». Un disgracieux ton sur ton qui empestait. La fidèle copine se voulut rassurante « C’est rien ma puce, c’est naturel, ça se lave ». Plus prosaïque, Tonio enchaîna : « Et d’ailleurs, il vaudrait mieux que tu le fasses tout de suite, sinon tu vas saloper tout le bateau ». Nous étions tous évidemment d’accord avec Tonio, sans même avoir à nous concerter. Il coupa les gaz, et l’avant du bateau plongea immédiatement au niveau des flots. Mylène, se sentant défiée, enleva ses pimpantes chaussures en plastique jaune, et se pencha lentement par-dessus bord pour les plonger dans l’eau salée. Comme une vieille actrice bien rodée, elle décomposa chacun de ses mouvements de façon très théâtrale. Et là, tous les regards convergèrent au même endroit par un effet de mimétisme instantané, réflexe venant sans doute du fin fond des âges, inscrit dans les méandres des spirales d’ADN des humains mâles. Une scène qu’aucune brochure de voyages dégoulinante d’expressions surannées ne pourrait jamais décrire, advint à la proue. Mylène aux pieds nus, était non seulement bien penchée en avant, mais surtout très tendue vers l’arrière. Juste une petite ficelle sortait de sa raie pour tracer une ligne vert pomme sur sa peau laiteuse parsemée de taches de rousseur titillées par le soleil. Mes nouveaux amis plongeurs semblaient figés, un peu comme des épagneuls devant une poule faisane. Leur soudaine hypnose commune avait quelque chose de stupéfiant. Une harde de baleines accompagnée d’une ribambelle de baleineaux aurait pu passer par là, ils ne les auraient pas vues. Pire, ils ne les auraient même pas regardées, littéralement ensorcelés par la diablesse rousse en string vert. J’étais gêné pour eux. J’avais l’impression d’être embarqué malgré moi dans une excursion avec le fan-club de Koh Lanta. Je ne sais absolument pas combien de temps l’envoûtement collectif a duré, mais, tout à coup, on entendit un gros « AAHHH !!! », suivi d’un petit « Oh putain, pas ça… » avec des sanglots dans la voix. Puis, le silence. Mylène se releva. Sa tête était plus blanche que blanche, comme si elle avait vu sa propre mort dans le reflet de l’eau. « Mon iPhone… ». Son truc avait glissé de la poche de son gilet de sauvetage pendant qu’elle avait les mains dans l’eau. Personne n’avait entendu le petit « plouf ». Pour une fois, son téléphone avait su se montrer discret. Mylène regarda Tonio, avec une tête de petit Yorkshire orphelin, qui a sa mère écrasée sur la route, juste à côté de lui. « Ah là, ça va pas être possible. Il y a plus de 50 m de fond. Désolé… ». La rousse n’avait rien demandé, mais ça voulait dire ce à quoi Tonio avait répondu. Mylène s’écroula sur son siège, le regard perdu. Son iPhone aux 127 applis et aux 32 gigas bien remplis pouvait surfer sur Internet, mais ne flottait pas sur l’océan. Une perte sèche. Les profondeurs abyssales ne sont pas encore reliées au Cloud. Personne n’osait bouger, comme dans un enterrement. Cependant, sur la gauche, on pouvait voir une paire de Crocs® jaunes, sans doute propres, flotter sur les vaguelettes et s’éloigner discrètement du bateau. On se disait que ça ne servirait à rien. Il est impossible de consoler quelqu’un qui vient de perdre son iPhone en lui rendant ses Crocs® .

Mylène, complètement abattue, murmura dans un dernier souffle, avant de se taire définitivement : « Mais il y avait toute ma vie dedans… ».

La nôtre pouvait enfin reprendre son cours normalement. Et donc, Tonio, dorénavant seul maître à bord, remit les pleins gaz vers le grand large. Il est évident que « ça ne porte pas bonheur ». Une merde en amène souvent une autre.